Accusés de concurrence déloyale sur le marché B2B du cloud, les géants du secteur (Amazon, Microsoft et Google) sont actuellement dans le collimateur des législateurs. Parmi les multiples reproches dont ils font l’objet, l’usage des fameux crédits cloud aux entreprises. Selon les acteurs européens, dans l’incapacité de s’aligner aux pratiques de ces géants, les crédits cloud seraient l’un de leurs principaux moyens de rétention de clients. Après en avoir bénéficié, un client aurait alors toutes les difficultés du monde à changer de fournisseur.
Des crédits qui défient tout concurrence
Les mots utilisés par la députée européenne Stéphanie Yon-Courtin sont forts, il s’agit d’un « dumping déguisé » ! Selon elle :
« Ces offres ont des montants et des durées qui empêchent toute concurrence et les utilisateurs sont finalement captifs ».
En effet, Amazon, leader mondial du cloud avec 33% de parts de marché offre jusqu’à 100 000 dollars de crédits cloud et des logiciels supplémentaires aux start-ups. Sa politique de distribution de crédits cloud lui a notamment permis de devenir le prestaire de 3/4 des plus importantes start-up françaises. Une statistique dont la multinationale s’est montrée fière et autour de laquelle elle communique allègrement.
Du haut de ses 20% de part de marché, Microsoft fait pratiquement pareil et Google, dont la part de marché est de 10% offre depuis janvier dernier jusqu’au 200 000 dollars de crédits cloud aux start-ups sur deux ans. Aux Etats-Unis, ce plafond a été même été revu à la hausse.
À ce jour, les prestataires de service cloud ont une totale liberté dans la proposition de ces offres gratuites. Elles ne sont pas encadrées par une règle ou une loi, ni sujettes à la fiscalité. Résultat, les start-ups se ruent sur ces mannes qui leur permettent de réduire fortement leurs charges d’infrastructure et voire de s’affranchir du passage par une levée de fonds en ayant un besoin en fonds de roulement réduit. Même si elles sont plus ou moins conscientes du « piège commercial » de ce vendor locking.
Ce qu’en disent les acteurs français
Yann Lechelle, le directeur général de Scaleway, hébergeur cloud français et éditeur de logiciel, s’est plaint en déclarant :
« Nous n’avons pas les poches aussi profondes. Il y a une distorsion de la concurrence ».
Pour lui, ces crédits généreux attirent les foules, puis les logiciels et écosystèmes qu’ils offrent rendent les utilisateurs dépendants aux produits des géants du cloud. Le dirigeant de cette filiale de Free a également mis l’accent sur les montant anormalement élevés des frais de sortie, demandés par ces géants du cloud à qui souhaite changer de prestataire. À l’heure actuelle, Scaleway offre jusqu’à 36 000 euros de crédit cloud et n’entend pas s’aligner aux géants étatsuniens.
De son côté, OVHCloud, principal acteur français du cloud, s’est aligné aux montant des crédits offerts par les leaders américains tout en évoquant également les notions de dépendance et de réversibilité. Caroline Cornet-Fraigneau, la Vice-Présidente déclare :
« Les start-ups ont tendance à utiliser un ensemble de fonctionnalités et d’outils propriétaires proposés par les GAFAM. Et une fois qu’elles ont développé leur plateforme, cela leur devient extrêmement difficile de migrer vers un autre environnement. »
Quelles sont solutions ?
Selon Scaleway, la solution la plus simple serait d’annuler tout simplement ces crédits clouds. Ensuite, il faudrait revoir les technologies proposées par ces géants du cloud dans le respect de la souveraineté locale. Yan Lechelle a parlé de protectionnisme libéral pour le vieux continent.
OVHCloud remet également en question les technologies utilisées par les leaders du marché. Les technologies proposées aux start-ups ne devraient plus « emprisonner » ces dernières et laisser place à plus de réversibilité. L’idéal, pour l’entreprise française, serait de se tourner vers des solutions open source.
Dans tous les cas, l’autorité française de la concurrence a promis en début d’année « d’analyser les conditions de fonctionnement concurrentiel de secteur de l’informatique dans les nuages ». D’autres nations de l’Union Européenne, comme les Pays-Bas ont déjà saisi la question pour protéger les intérêts des acteurs locaux. De bonne augure pour une éventuelle convergence au niveau continental.



